Cahier « La Joie »

A cet instant, le téléphone sonne. L’on apporte l’appareil à Bolène. 
C’est Parceval.


NOTE : 
Tombant sur l’uniforme, la pensée se sépare et crée le multiple, l’igonrance.
Tombant sur ce qui est séparé, elle l'unit, détruit le multiple, crée l’un. 

 

Bolène : 
Bonjour, monsieur Parceval, c’est très gentil de votre part de m’avoir appelée du passé. Ici, où je suis, dans le futur par rapport à votre présent, nous avons l’espace superbe - la montagne reste toujours imperturbable et inaccessible, mais le temps, quant à lui, n’est pas si parfait. Comme vous le savez, je suis en train de réaliser pour le Château Entarg une enquête visant à élucider le phénomène de fuite du temps, observé dans notre laboratoire. Or, vous êtes le Riche Roi du Temps, éternel ; accepteriez-vous de répondre à quelques questions que j’aimerais vous poser au sujet du Graal ?


Parceval : 
Avec joie, madame. Car le Graal est la joie.



Bolène : 
Et la joie, qu’est-elle, pour vous ?


Parceval : 
La joie n’est pas le plaisir. Elle est la liberté de l’esprit, l’absence de peur et d’attachement, la lumière.



Bolène : 
Le Graal est donc un état de conscience ?


Parceval : Non. Il est un objet.



Bolène : 
Vous voulez dire que le Graal - objet - crée l’état de conscience que vous appelez joie ?


Parceval : 
Cela n’est pas ainsi, mais, pour nous comprendre, adoptons ce concept.



Bolène : 
Alors le Graal - objet-état - est-il quelque chose que plusieurs personnes peuvent voir et toucher, dont elles peuvent avoir la même expérience, ou est-il un objet qu’un seul esprit est capable de percevoir ?


Parceval : 
Certes, si vous mettez un tableau devant plusieurs personnes, chacune d’elles percevra la même image. Cependant, l’un dira que le tableau ne vaut rien et l’autre que c’est une oeuvre de génie.

Notre expérience n’est jamais la même, elle dépend de notre « vision intérieure ». En termes utilisés dans le modèle du présent proposé par Saint Michel, que vous connaissez bien, la profondeur de la vision intérieure correspond à la largeur de la zone du présent.


Bolène : 
Ainsi, face au Graal, l’un le voit et l’autre pas.


Parceval : 
A la limite, on pourrait le dire.



Bolène : 
Et vous l’avez vu.


Parceval : 
Oui.



Bolène : 
Qu’est-il ?


Parceval : 
Que voulez-vous que je vous dise, après tout ce qui a été dit. C’est une merveille, et quand on est devant une merveille, on n’a ni le temps ni l’envie de l’analyser. On est émerveillé, c’est la joie, simplement.



Bolène : 
Et après, quand vous êtes ailleurs, il vous reste, quand même, des souvenirs?


Parceval : 
Biens sûr. Pour moi, c’est surtout la joie permanente de savoir qu’il « est » réellement. Qu'il est vrai, que ceux qui l’ont approché avaient dit la vérité, que dans cette forêt du faux, il « perdure ». C’est un immense sentiment de sa grandeur confronté à la petitesse de mon « moi ». C’est être devant quelque chose qui vous dépasse tellement que votre présence perd sa signification, totalement. Est-ce la joie de ne pas être ?



Bolène : 
Comment savez-vous que l’objet qui vous émerveille tant est le Graal, lui-même ?


Parceval : 
Il me dit : « Ô MON ANGE ! AONTER, GRAAL TE PARLE ».



Bolène : 
Parle-t-il d’une voix humaine ?


Parceval : 
Non. Il parle de la voix de Graal, il s’exprime en langue de joie.


Bolène : 
Pourriez-vous préciser cette pensée ?


Parceval : 
La langue de joie, par rapport à celle dont nous nous servons dans notre conversation, est un langage absurde. Oui, absurde car il ne transmet pas une connaissance : il la transcende. Multidimensionnelle dans l’expression, apparemment dépourvue de la raison, la langue de joie transmet l’état d’être. Tout y est possible, c’est la création et la destruction des concepts, c’est la création et la destruction de la connaissance. Elle génère la joie, et, dans la joie, la communication est directe, simple, universelle, parfaite et atemporelle.



Bolène : 
Monsieur Parceval, pouvez-vous prononcer quelques mots en cette langue de joie ? Peut-être le récit d’une de vos aventures ?


Parceval : 
Avec joie, madame.


 

 

Quand j’arrivai dans le Val d’Aissa, le Grand Livre du Graal 
était fermé et tenu par l’oiseau géant Garuda Semes. 
Je voulus l’ouvrir et le lire, et voilà ce qui se passa :

– Ami, qui es-tu ? me demanda l’oiseau-gardien.


– Je suis Vladislav de Siva Dolina, fils du Chariot et de la Vierge, 
ô vénérable, lui répondis-je.



Sur cela, Garuda Semes réfléchit un temps et dit :

– Ami Vladislav, va t’entretenir avec Saint Ger Hit. 

        

Je volai donc voir le Saint. Quand je le trouvai, 
il était assis sur un bel éperon en forme de clin.

– Ao beï orc massi ! dis-je. Soit salué, ô Saint Ger Hit, 
toi, qui détiens le mystère du Mons Gea.



Alors, le Saint lâcha l’Aigle de Triomphe qui s’envola en criant :

– Seul le connaissable est voué à la mort !

 


Et puis, l’aigle me montra le Livre du Graal.