LE VOL
ou
apparaître et disparaître



- Au fond, quand on réfléchit, dit An, combien de hasards n’a-t-il pas fallu pour que nous nous rencontrions ici, dans ce vaisseau stellaire ; on peut conclure que notre réalité est une pure illusion. Quelle étrange destinée. Aussi bien la tienne que la mienne. Qu’en penses-tu, Arol ?
- Oui, je pensais aussi à cela, répondit Arol. Pourtant, notre vol est réel, il n’est pas une illusion. 

 

- En effet, nous volons : les appareils de bord indiquent sans équivoque que le temps et l’espace sont constamment modifiés ... malgré l’immobilité relative de notre entourage. 
- Cependant, nous ne savons pas quel est le but de notre présence ici. Qu’allons-nous devenir sans le connaître ? Qu’allons-nous faire sans instructions ?

 

- Ecoute, depuis des milliers d’années l’on sait construire des vaisseaux intergalactiques, programmer des cycles cosmiques, prévoir des cataclysmes biologiques, même simuler une réalité. L’on sait presque tout sur l’univers et, malgré cela, un vol pareil, sans instructions, se réalise ... 
- Oui, oui, s’exclama Arol, attends un instant. En effet, si nous ne trouvons aucune indication concernant notre mission et que, pourtant, nous volons ... Il n’y a que deux possibilités. Ou bien ceux qui nous ont envoyés ont oublié de nous fournir des instructions ou bien, cela a été voulu. Et j’avoue que j’inclinerais plutôt à croire à la deuxième proposition car, dans une opération comme la nôtre, il est difficile d’imaginer une erreur aussi grosse. C’est peu probable, non. 

 

- Alors, tu penses que le manque d’instructions est prémédité, voulu.
- C’est peut-être cela. Il est possible que notre vol soit une exploration, une recherche, un voyage à la découverte de quelque de chose tout à fait nouveau, ou encore, imprévisible.

 

- Et vraiment il n’y a rien. Nous avons cherché partout, nous connaissons tout notre entourage.
- Sauf nous-mêmes. Le seul domaine non exploré - c’est, encore, nous- 
mêmes !

 

- En effet, c’est le seul endroit inconnu. Et il est possible que l’information concernant notre mission soit en nous. Mais, quel serait le sens de cela ? Pourquoi cacher les instructions ?
- J’avoue que la situation est assez insolite. Peut-être que ceux qui nous ont envoyés n’étaient pas en mesure de simuler parfaitement notre rencontre avec « l’inconnu » et ont décidé de nous laisser carte blanche ? Cependant, ceci n’est qu’une hypothèse, cherchons-en d’autres.

 

- Moi, je pense qu’il est possible que notre tâche consiste à détecter une erreur éventuelle, évidemment peu probable, très, très peu probable, du modèle de réalité standard ... ... Mais non, c’est aberrant ce que je dis, la perfection et la fiabilité de ce modèle ont été vérifiées et prouvées par des milliers d’expériences ...
- Ah ! Tu as raison. C’est cela ! Notre vol est un test, une vérification du fonctionnement d’une nouvelle version du modèle de réalité qu’ils ont mis au point !

 

- Mais oui ! Et l’imperfection de ce modèle, une fois détectée grâce à la simulation, leur permettra la réalisation d’une correction et, en conséquence, l’amélioration de ce même modèle. Vois-tu ?
- Hm, oui. Je saisis très bien ce que tu veux dire. Et maintenant, ils nous observent.

 

- Tu te rends compte ? Car si nous sommes des créatures « projetés » résultant d’une simulation, une erreur de notre part ...
- Une erreur, si cela est ainsi, c’est dépasser le cadre imposé par le modèle de réalité qui nous crée, c’est ...

 

- La mort ? Qui sait ? Il faut encore réfléchir. Ce n’est peut-être pas cela.
- Cependant, même si nous ne sommes pas des « projetés », il est possible que nous soyons envoyés à la recherche d’une imperfection.

 

- Et si notre vol était un essai de transgression des limites du modèle qui génère notre réalité ? C’est une des hypothèses ... 

 La conscience est la présence simultanée dans ces deux mondes.


( La communication avec le réseau Vide est parfaite. )

 

- Ecoute An, ne trouves-tu pas que nous sommes un peu « paranos » ? Laissons le modèle standard à ceux qui y croient. Ici, nous ne dépendons que de nous-mêmes, imagines-tu ? Nous sommes libres ! Puisque nous volons, dirigeons notre vol vers ce qui nous intéresse ... 

 

- Tout à fait d’accord. Cependant, souvent, la liberté n’arrange pas les choses. Soit. Que proposes-tu ?
- Voilà mon idée. Admettons que notre système de référence actuel, le vaisseau ou, encore, le site spatial avec lequel nous nous déplaçons dans le temps et dans l’espace constitue, par exemple, un monde « connu » ; appelons-le « monde C ». Pour nous, vivant dans le monde C, les phénomènes observés ici sont connus, ont un sens, nous savons prévoir les événements futurs et nous connaissons le passé : c’est notre raison.

 

 

La cognition est la communication entre les mondes C et N. Elle se réalise
par l’observation réciproque des ces mondes, elle est la transposition
de la connaissance et de l’ignorance d’un monde à l’autre.

La cognition est la pénétration dans un monde inconnu et la transformation 
du contenu de ce monde en connu. Elle est, en même temps, la destruction 
et la création du sens.

 


- Etrange : à peine énonces-tu ce concept que dans mon esprit se crée l’idée d’un autre monde dont nous ne savons rien - le monde inconnu, opposé au tien. Je l’appellerai le « monde N ».
- Bien. Nous avons donc deux mondes. 

 

- A présent, supposons que ces deux mondes fassent notre réalité et, dans ce contexte, reprenons l’idée que notre tâche, notre mission est contenue en nous.
- Une mission contenue en nous, mais que nous ne connaissons pas, donc, résidant dans le « monde N ».

 

- Oui. C’est vraiment important. Surtout ici, dans notre situation. 
- Que veut dire « une mission ou, encore, une information contenue en nous »?

 

- Je pense que, simplement, cela veut dire qu’il faut que nous réfléchissions, que nous pressions nos esprits au maximum et qu’alors nous allons trouver, ou plutôt nous allons créer le modèle de notre réalité ici, ou, encore, la réponse à la question : « Pourquoi notre vol ». La réponse que ceux qui nous ont envoyés, dans leur situation, ne peuvent pas trouver.
- C’est cela ! Je m’attaque immédiatement ! Reprenons l’idée de deux mondes C et N. An, existe-t-il une possibilité de communication entre ces mondes ? Qu’en penses-tu ?

 

- Certainement, mais moi, je pense qu’avant de nous attaquer à la communication, nous devons essayer de comprendre qu’est-ce qui communique avec quoi, quels sont ces deux mondes. Et, pour cela, je propose de séparer notre réalité ordinaire en deux parties-mondes et de simuler ainsi les mondes C et N. Vois-tu ?
- Oui, tu es très sage. Et pour bien identifier les parties C et N, prenons un exemple - modèle, n’importe quoi, soit cette bague avec le camée que tu portes au doigt. Alors, la forme de la bague, sa couleur, sa structure de métal et de nacre nous sont connues. Le portrait de la dame aussi appartient à notre
connu : c’est le monde C. Es-tu d’accord ?

 

- Continue ton raisonnement, c’est un bon exemple.
- Et, alors, ce que nous ne savons pas de cet anneau est un « inconnu », cela appartient au monde N. Oui, ou non ?

- Oui. Je le vois bien. Or, tantôt, nous sommes arrivés à la conclusion, te souviens-tu ? que c’est la cognition qui est responsable du transport ou du transfert des connaissances et des absurdités - information et ignorance - d’un monde à l’autre. Donc, la cognition - observation de cet anneau - transférera « quelque chose » d’un monde à l’autre. Etrange ...
- Comment alors connaître cet anneau ?

 

- Tout le problème est là. Et cela est vraiment fabuleux ! Nous ne serons jamais capables d’imaginer l’inconnu ! Le saisis-tu ? Jamais ! Car, juste au moment de cognition l’inconnu devient connu, et il est dans le monde C, et il ne nous intéresse plus. L’on ne se rend pas compte que ce « connu », il y a encore une microseconde, était un « inconnu » appartenant au monde N. Cela est fantastique, fabuleux ... Et si on voit notre monde de ce point de vue ...

- Ecoute An, ne nous émerveillons pas trop. Ce ne sont que des spéculations. Tu me connais bien, et tu sais que moi, je suis un dur. Je dois vérifier, prouver, démontrer, toucher avant d’accepter.

 

- Arol, tu es vraiment merveilleux ! Seulement, dis-moi, que veux-tu
prouver ? Le sais-tu ? Formule-le clairement.
- D’accord. « J’aimerais démontrer l’existence du monde N et, ensuite, montrer que la cognition transporte quelque chose du monde N dans le
monde C ».

 

- Très bien ; une petite remarque seulement ; quel genre de preuve admets-tu comme suffisant ? Un discours ? Ta propre conviction ? Un protocole de mesures ? Réfléchis, cela est important.
- Hm ... Hm ... Une seconde ...Voilà, je l’ai ! Peut-être cela est-il risqué, mais ce sera convaincant, je le pense bien : « Aller dans ce monde N ! ». Ça ! Ça sera une preuve ! Changer de monde !

 

- Bravo ! Bravo ! Félicitations pour ton idée. Discutons donc notre expérience: Arol change de monde - An reste. Ça va ? Question : Celui qui reste, donc An, est-il en mesure de constater la disparition d’Arol ?
- Réponse : Arol passe du monde C au monde N et cela le concerne, lui seul. C’est évident. C’est lui qui effectue une opération sur lui-même. An, un observateur extérieur, ne peut pas savoir ce qui est pour Arol connu ou inconnu. Donc, An n’est pas capable de constater la disparition d’Arol.

 

- Eh bien, tu as ta preuve. Toi, tu changes de monde, tu voyages, tu voles, alors que moi, je ne remarque rien ... Il n’y a aucun trace de changement de monde. Certes, la subjectivité est un état très étrange et même frustrant.
- Mais ! An ! Attention ! Cela ne signifie pas que le monde N n’existe pas. Le manque de trace ou de preuve du transfert n’invalide pas l’hypothèse de son existence ! 


 

 

 

 

 

 

 

- Oui, mon cher Arol. Le monde N est par définition inconnu, inobservable et improuvable et même « inexistant » : il est, tant qu’il n’est pas dévoilé. Prouver son existence équivaut à le rendre connu, à le transférer au monde C, à l’annihiler. Je suis d’accord pour ta conclusion et pour tes preuves ; elles nous ramènent exactement au point de départ, alors que notre réalité est que nous volons, et que notre vol est un transport de « quelque chose », d’une information ou d’une anti-information d’un monde à l’autre. Et nous, nous n’en savons rien.