UN PIQUE-NIQUE
ou
l’union et la séparation





Non loin de Cario, à la lisière d’une forêt de sapins - un petit précipice, un chemin escarpé : des fleurs sauvages, des insectes, le soleil. En bordure du précipice - les buissons ... Leurs racines nues penchent ... le sable jaune s’écoule ...


- L’érosion, conduit-elle à l’égalisation de la surface de la terre ? A un nivellement total ? Veris pensait à haute voix. Le sable qui tombe toujours plus bas, dans la rivière, dans la mer ... Des eaux qui descendent ; ruisseaux, torrents, égouts, rivières ... toujours plus bas. La formation des sédiments terrestres, fluviaux, marins, glaciaires ... Oui, c’est la force de gravitation, d’attraction, une tendance à l’intégration, à l’assemblage, au nivellement des différences ... La tendance vers l’union.

Tout ce qui « est », pèse, tend vers l’union. 
Tout ce qui « est », même la lumière ...

Regarde, Sahor, ce sable qui coule, qui descend. Où va-t-il ? 
Vers quoi tend-il ? Pourquoi pèse-t-il ? Pourquoi cette intégration ? 
Pourquoi la pesanteur ?

Evidemment c’est la force de gravitation ! Mais pourquoi ? Une égalisation énergétique, une réduction de complexité ... Pourquoi ? D’accord. C’est une tendance de notre monde local vers la simplicité. Mais pourquoi ? Est-ce un perfectionnement ? Le monde en forme de sphère parfaite sera-t-il plus beau qu’il n’est ? Maintenant ?


- Ecoute Veris, tu viens d’évoquer la réduction de la complexité ... Oui ... bien sûr, c’est la désintégration des structures ... Unification ... Union ... Comment l’exprimer autrement ... C’est la destruction de ce qui « est », tu l’as bien dit, de la matière, de ce qui est manifesté, de ce qui est « connu », de la connaissance, du sens.
- Certes, la tendance vers l’union est la désagrégation du connu. En fait,
la tendance vers l’union est la voie de la mort du sens ...

 


- Oui. Par exemple, dans le cadre de notre modèle de réalité « Cario », ce tas de sable peut être considéré comme du « connu ». Il peut être observé et décrit grâce à un certain nombre d’informations, il représente une certaine connaissance : il est observable, mesurable. Pour nous, le « connu » ou, encore, le sens, est ce qui est manifesté, dévoilé, visible, forme, subjectif, séparé, différent, corps, connaissance, matière etc.

- Alors que sous l’action du temps - le phénomène de l’érosion - une montagne « s’unit » avec la terre ... Notre « connu » - la forme de montagne - disparaît, se désintègre en grains de sable ... Se transforme en « inconnu ».

 


- Oui, une montagne unie avec la terre cesse d’exister en tant que montagne.

- A notre niveau d’observation, la mort du « connu » est la production de « l’inconnu », du vide. Ou, autrement dit : « La tendance vers l’union est la transformation du connu en inconnu » - la génération de la pâte unie, homogène, sans sens, absurde.

 


- C’est cela, tout ce qui « est » va vers l’union et périt en se confondant en UN ... absurde.

- C’est beau et terrible à la fois, s’écria la grand-mère Bella. J’espère qu’en vérité, il n’en est pas ainsi car, nous tous ... Tous ici ... NOUS SOMMES ! Nous sommes différents ! Pas unis en une seule mer de sable ! Nous parlons, existons ! Toi et moi ! Indépendamment où que ce soit ! A Cario, dans l’espace, dans le bois, sur un champ ... Alors ... Pourquoi « nous sommes » toujours ? Si tout tend vers l’union, alors nous aussi ! Pourquoi « sommes-nous » ?

 


- Ma chère, dit An, c’est vraiment très simple ... Réfléchissez ... 
Le fait que « nous sommes », indique qu’à part la tendance vers l’union, il existe une autre force qui s’oppose à la première ! C’est une preuve irréfutable, vous avez tout à fait raison. 

- Ainsi, nous reconnaissons l’argument de Bella et le développement de Veris, continua Sahor. Et j’attire votre attention sur le fait que notre « cognition locale » a créé un nouveau « sens-connu » qui n’existait pas avant l’acte de cognition: une nouvelle tendance dans le monde. Et ce nouveau sens ne peut être que la tendance à séparer ce qui est uni, à briser l’union !

 


- A présent c’est à moi ! J’ai une idée !

- Attention ! C’est Arol !

 


- Veris, Sahor et Bella nous ont montré de nouveaux horizons, cela est bien, et je ne vois aucune faille dans leurs raisonnements. Mais, moi, je pense qu’il y a encore une autre possibilité ... une autre interprétation. Ecoutez bien :

Sahor a dit : « Tout ce qui EST va vers l’union et périt en se confondant en UN ... absurde ». Bella a dit : « Nous sommes », pourtant, séparés.

Peut-être, qu’au fond, nous sommes UN, et la séparation en « je suis » que nous vivons n’est qu’un rappel que nous participons à une réunion d’éléments séparés ... Peut-être la séparation en « je suis » est un message que cet UN est un « inconnu » inimaginable, impensable, inconcevable, absurde, méconnaissable pour les éléments le constituant ... Que c’est grâce à leurs « sens » individuels ... qu’il EST. Et s’il en est ainsi, comment ces éléments peuvent-ils le connaître si ce n’est pas par la séparation ?

Il y eut un long silence, puis An parla lentement, à voix basse : C’est fantastique ... Au moment où un des éléments « connaît l’union », c’est-à-dire, au moment où il transforme l’union inconnue - objective, - en connu - subjectif, imaginez-le bien ... cette union doit périr ... Car elle fut connue !

La connaissance de l’union est sa destruction, sa séparation ... Et cette « nouvelle séparation » est une « nouvelle forme de l’union » ... d’une union à un autre niveau ...

Veris : L’union est maintenue par la séparation ...!
Bella : « Je suis » est l’expression de la cognition ...!
Sahor : La séparation est une expression d’une union ...!
An : La séparation est un message, une conscience que l’on est UN ...!
Erspine : Nous sommes car l’union a été connue ...!

 


- Regardez, s’écria Arol, durant notre envol dans les régions du vide parfait, ici, sur la terre de notre réalité, certainement moins parfaite, il se passe toujours quelque chose ... Regardez ... Volna a creusé un énorme trou dans ce tas de sable. Nous ne savons pas si elle a trouvé ce qu’elle cherchait mais, en s’élançant dans sa quête, elle a créé une petite montagne de sable ... Sous nos yeux, se crée du nouveau, du connu ! Une nouvelle matière.
- Oui, c’est là, la force qui soulève les montagnes ...

 


- Bien sûr, bien sûr, murmura Veris. Attendez une seconde, je dois réfléchir ... Sahor disait que « tout ce qui est va vers l’union et périt en se confondant en un UN absurde ». Bella disait que « nous sommes » ... Alors ... Ecoutez ... « JE SUIS » est cette force ! la tendance qui s’oppose à aller vers l’union ! vers l’absurde !

« JE SUIS » est ce dragon féroce qui construit des montagnes, qui crée le « sens », qui transforme « l’absurde » en connaissance, qui crée la matière ...

« JE SUIS » est la séparation et la division. Oui, « je suis » est la conscience de soi. Oui, c’est la séparation du « je suis » qui permet la conception de 
l’union ! C’est la séparation et seulement la séparation qui peut créer la notion de l’union ...

Sans séparation, sans division, la notion de l’union ne pourrait jamais être conçue ! Ce que nous appelons « conscience de soi » ou « je suis » naît de la séparation - cette force s’opposant à la tendance destructive vers l’union ...

« Nous sommes » afin de réaliser pourquoi nous sommes ... 


 


Notre pique-nique est plutôt insolite, poursuivit Veris après une petite pause. Bien sûr, c’est le sable, la montagne, Volna et l’érosion ... Néanmoins, ma « séparation personnelle » ressent clairement, très clairement, une tendance à s’unir totalement, sans laisser la moindre parcelle de subjectif ... avec quelque chose ... J’ai l’envie irrésistible de détruire, transformer le contenu « inconnu » du panier avec les provisions que notre grand-mère tient sur ses genoux ... Qu’est-ce qu’il peut bien contenir ? Ha ! Je vais faire un petit trou dans ce tube vivifiant pour que la pâte ... Le pâté de campagne ..? Grand-mère Bella, passez-moi votre panier, s’il vous plaît ...

 


- Non, non, s’écria Sahor, donnez-le moi plutôt. Je vous assure, je ne lui ferai aucun trou !

- Ah, mes enfants, je vois que comme toujours c’est moi qui dois m’occuper du repas. Alors, toi An, tu divises le pain, et vous autres, partagez le reste des provisions ... C’est bien ... 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

« Tout est partagé » ... mangeons ... « Ensemble ».

 

 

 

 

FIN